Y a-t-il une distance qui rapproche ?

Beaucoup d’acteurs n’y croient pas. Comment une formation à distance – totalement à distance – pourrait-elle répondre aux critères de qualité et de légalité ? Cette interrogation touche toutes les catégories d’acteurs : certains organismes financeurs, bien évidemment, mais aussi les prestataires de formation eux-mêmes. 

Lorsque nous avons conçu Net-Trainers, voilà bientôt 10 ans, nous ne pensions pas non plus qu’il soit possible ou souhaitable de proposer une formation totalement à distance. Une certaine dose de présence, au travers de regroupements aurait été, pensions-nous, un gage de qualité. Cette conception, en effet, prévaut dans la plupart des dispositifs de FOAD proposés en France. Pour nous, heureusement, notre partenaire anglaise Julia Duggleby[1] fut catégorique. La réussite de son expérience antérieure de formation en ligne auprès de formateurs et enseignants reposait, justement, sur la capacité de dispenser la formation intégralement à distance, avec des participants éparpillés sur plusieurs continents. Chez nous, aujourd’hui, bien des dispositifs ne se projettent pas au-delà de frontières régionales et le « tout à distance » reste impensable. Comment aborder ce problème ? Il nous semble que l’obstacle se situe dans notre manière de penser : manière de penser la distance, d’une part, et capacité de penser les paradoxes, d’autre part.

Comment en sommes-nous venus à concevoir la présence comme l’inverse de la distance, et aussi comme un moyen de compenser la distance ? Sans doute considérons-nous que la présence permet d’instaurer, de facto, une proximité. Si les mots ont bien un sens, c’est la proximité qui est le contraire de la distance, tout comme la présence s’oppose à l’absence. Dans tous les esprits, il y a une assimilation qui s’impose entre distance et absence. Pour les pédagogues que nous sommes, peut-on affirmer que la présence impliquerait une proximité entre les acteurs d’une situation pédagogique ? Ici apparaît, nous semble-t-il, tout l’intérêt d’une pensée paradoxale.

La distance est trop souvent pensée en termes géographiques, mais surtout en termes de techniques pour dispenser des formations (courrier postal, radio, télévision, ordinateurs…). C’est sur ces bases que la réflexion s’enferme dans une dichotomie distance/présence. D’un coté les médias techniques s’adressent à des individus éloignés, individus isolés. De l’autre on rassemble des individus dans un même lieu, et le simple fait de les avoir regroupés va permettre de valider, sans se poser de questions, la réalité de l’action de formation[2]. C’est sur cette pauvreté réflexive autour de la distance matérielle que Moore a essayé d’établir, depuis les années 70, une théorisation pédagogique sur la distance. Pour lui, en effet, il s’agit de sortir de la dichotomie « distance » ou « non distance », afin de se demander si les dispositifs de formation comportent plus ou moins de distance[3]. Il s’agit là, bien entendu, de distance pédagogique, ou plus précisément de « distance transactionnelle ». Cette distance transactionnelle va se mesurer selon trois paramètres : 1) la « structure » (nous disons plus volontiers le dispositif) de la formation est-elle plus ou moins rigide ou plus ou moins souple ; 2) y a-t-il plus ou moins de dialogue effectif entre les acteurs de la formation, et notamment entre apprenants et formateurs ; 3) les participants disposent-ils d’une plus ou moins grande autonomie ? Autrement-dit, la proximité pédagogique sera au maximum dans un dispositif souple et autodirigé, dans lequel il y a beaucoup de communication facilitée entre apprenants et formateurs. Il devient parfaitement clair que cette distance-là ne se mesure pas avec des unités de longueur.

On pourrait alors conclure : oui, il existe bien une distance qui rapproche. Cette distance représente une « facilité », une modalité de souplesse parmi d’autres, pour des apprenants qui choisissent une formation dispensée loin de chez eux. Dans cette formation :

  • tout a été conçu pour favoriser un maximum d’échanges entre les acteurs ;
  • la localisation des acteurs est indifférente ; elle n’a aucune influence sur la qualité de la formation ;
  • cette distance indifférente est assortie de certains autres éléments de souplesse, en particulier pour ce qui concerne les dimensions temporelles de la formation ;
  • les participants disposent de beaucoup de liberté et de larges capacités d’organisation de leur apprentissage ;
  • les formateurs sont des facilitateurs, au sens de Rogers, qui savent instaurer un climat de confiance, qui se présentent de manière authentique, qui accueillent à la fois les attentes, les désirs, les opinions des apprenants avec considération et sans jugements[4].

La réalisation de cette proximité pédagogique n’est pas si simple ; c’est ce qui donne à une formation comme Net-Trainers toute sa raison d’être.

Jean-Claude Maurin


[2] – La « feuille de présence » est le plus souvent le moyen par excellence qui légalise l’action de formation.

[3] – Michael Grahame MOORE, Handbook of Distance Education, LEA Inc. Publishers, Mahwah, New Jersey, 2007, p.91.

[4] – C. Rogers, Liberté pour apprendre, Dunod, Paris, 1999, pp.162-165.

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