La quête des sens

De nombreux acteurs de la formation considèrent a priori la mise à distance comme une mutilation de la relation pédagogique. Le terme de « distance physique », souvent employé pour spécifier ce contexte et cette modalité de formation, ne laisse-t-il pas entendre que la relation, en situation de face à face pédagogique, serait  « réchauffée » par la proximité ou même le contact physique ? Face à l’attente ou au besoin de proximité physique dans un dispositif de formation, il est difficile de faire la part entre les nécessités objectives d’un lien favorable à l’apprentissage et les besoins subjectifs éprouvés par les acteurs.

Ce questionnement peut émerger grâce au détour de la mise à distance. Il reste enfoui et se pose rarement si l’on ne sort pas du cadre traditionnel du face à face pédagogique. Implicitement, dans ce contexte, la mobilisation globale des cinq sens dans la communication pédagogique constitue une évidence. C’est ce que suggère l’idée de proximité, de « chaleur humaine ». Ne faut-il pas alors, face à une telle évidence, effectuer un deuxième détour et se demander ce qui peut se passer lorsque l’une ou l’autre des capacités sensorielles vient à manquer ? Notre parcours professionnel nous a amené à vivre et à expérimenter des relations pédagogiques avec des apprenants déficients sensoriels, ou encore dans d’autres contextes culturels. Nous pouvons tenter d’en tirer ici quelques enseignements, notamment quant à ce qui est physiquement, sensoriellement nécessaire pour établir un lien pédagogique. Après ce deuxième détour, ne serons-nous pas amenés à considérer cette idée commune, celle de la nécessité d’une proximité physique, comme une représentation fantasmée de la relation pédagogique ?

Dans le face à face pédagogique, il s’agit en effet de voir, d’entendre, de toucher, sentir et, plus exceptionnellement dans le contexte de la formation, de goûter ! Les observations suivantes tentent de faire la part entre des besoins raisonnés et des attentes plus ou moins conscientes.

Voir et paraître

Certaines de nos expériences de formation en ligne auprès d’apprenants déficients visuels montrent la nécessité toute relative de « voir » dans la conduite d’une formation efficace. Il s’agit là d’une situation révélatrice quant à l’intérêt réel de l’usage de la vue. Pour ces publics, la formation en ligne, lorsqu’elle est mise en œuvre dans le respect des règles d’accessibilité[1], constitue parfois le seul moyen d’accéder à des compétences.

On découvre dans ce cas là à quel point l’usage de moyens de communication visuels, qui vient se substituer à la mise en scène du professeur devant son tableau, peut se révéler excluant et contraire à l’instauration d’une relation favorable à l’apprentissage. La communication du savoir et le dialogue, transmis au moyen du texte (utilisable au travers des aides techniques spécialisées[2]) et de la voix, peuvent constituer une manière satisfaisante pour tous de développer une relation pédagogique. Privés de la vue, les acteurs du dispositif ne retirent aucun profit de la communication non-verbale. Ils sont amenés à développer une communication basée sur le langage explicite.

La mise en scène de la situation pédagogique, considérée dans cette perspective, est interrogée quant aux véritables besoins auxquels elle est supposée répondre. Ne s’agit-il pas pour le formateur de « voir faire », d’observer des comportements des personnes en formation, pour en fin de compte préserver son « contrôle » sur la relation pédagogique ? L’évaluation des résultats de l’apprentissage nécessite-t-elle de voir les apprenants et si oui, dans quels cas précis ce besoin se pose-t-il ? S’agit-il, autrement dit, de vérifier que chacun occupe bien sa place et assume bien son rôle : que les formés sont présents dans leur position réceptive et que le formateur assure sa représentation avec prestance ? Nous avons pu observer, en effet, des séances de visioconférence que les acteurs s’approprient comme un jeu, à la manière d’un talk show télévisé, dans lesquelles il est notamment question de « faire voir ».

Toucher et sentir

Lors de réunions de travail entre professionnels de la formation, la thématique du « toucher » s’exprime spontanément, sans la moindre arrière-pensée de la part de formateurs ou de responsables institutionnels, dès lors qu’il s’agit d’envisager les modalités de la mise à distance. Nous avons entendu à plusieurs reprises ce mot « toucher » chez des intervenants évoquant les besoins que des formateurs peuvent éprouver pour établir une « bonne » relation pédagogique. Les auteurs de ces réflexions ne semblaient pas penser que le fait de toucher réellement les apprenants pourrait constituer une transgression dans leur rôle auprès de ceux-ci ; il convient donc d’accorder à leur propos un sens figuré. L’expression métaphorique autour du toucher est en effet particulièrement fournie : on peut être « touché » par une marque de délicatesse et même « avoir quelqu’un dans la peau » ! Ce choix de vocabulaire, si l’on veut bien y prêter attention, ne nous semble pas indifférent.

Il est apparu par ailleurs qu’une mise à distance intégrale de la formation (les formateurs et les participants ne se rencontrant jamais, ni « physiquement » ni par des moyens de visioconférence synchrone) ne pose pas de problème particulier dans le contexte anglo-saxon. Ici, l’éloignement géographique (à l’échelle intercontinentale) semble banalisé, si l’on en croit le succès des formations totalement en ligne (avec un tutorat asynchrone) qui y sont proposées[3]. En France, avec le même dispositif, nous avons pu vérifier  que cet éloignement pouvait être assumé sans nuire au bon fonctionnement d’une formation, mais sans toutefois assouvir totalement ce besoin de « sentir » pour, comme l’exprime un des participants, « savoir à qui on a vraiment à faire ».

Dans ce contexte culturel plus latin, il semble en effet que les protagonistes de la relation pédagogique éprouvent un besoin de percevoir ce qui émane intimement de l’autre, de déchiffrer les signes non verbaux qui pourraient exprimer des aspects cachés de sa personnalité ; comme s’il fallait vérifier la cohérence des comportements ou des paroles avec les pensées secrètes, trahies par le langage du corps. Ce besoin de « sentir » semble communément valorisé comme le signe d’une intention louable d’établir une « bonne » relation pédagogique. Même si elle aboutit au constat que tel enseignant « ne peut plus sentir » tel élève, cette pulsion à vouloir percer l’intimité de l’autre est rarement questionnée.

Écouter et entendre

On est particulièrement frappé de l’impérieuse nécessité de concentrer son attention lors d’une conversation avec une personne déficiente auditive. L’une d’elles nous disait à juste titre : « Mon handicap, c’est toi ! », tant il est vrai qu’un manque d’attention peut induire beaucoup de frustration dans le fait d’être effectivement entendu et compris. Lorsque cette personne a appris à parler et peut lire sur les lèvres de son interlocuteur, elle ne peut assumer, en plus, l’effort de s’exprimer verbalement en étant prise dans un rythme d’interlocutions rapides, ni d’être interrompue, comme dans une discussion courante. Cette nécessité d’écoute est particulièrement accentuée lorsqu’intervient un interprète en langue des signes. Le silence et la réceptivité doivent être totaux pendant tout le temps où la personne déficiente auditive s’exprime et durant celui de la traduction. On imagine donc sans peine le défi que constitue l’intégration de ces personnes dans un groupe en formation, notamment lors de phases de communication croisée entre pairs et avec le formateur. Cette difficulté de communiquer « naturellement » peut constituer une violente situation d’exclusion.

Pour les déficients auditifs qui ont eu la possibilité d’accéder à un bon niveau de maîtrise du langage écrit, on peut facilement concevoir à quel point la mise à distance, avec des moyens de communication asynchrones, représente une solution adaptée. Pour les autres (personnes utilisant leur ouïe), l’utilisation de moyens audiovisuels synchrones est intéressante aussi, dans la mesure où l’éloignement impose une rigueur accrue dans les processus d’écoute et de prise de parole.

Ces observations nous semblent indiquer à quel point la réalité que nous tentons d’appréhender est paradoxale et jonchée de fausses évidences. Un déficient auditif peut écouter quelqu’un (au sens propre), de même qu’il est possible d’entendre et de comprendre une personne privée de la parole. De plus, cette réflexion sur l’écoute nous amène au cœur de la question de la relation ; il ne s’agit pas seulement de communication, de transmission de messages, mais d’interactions entre des sujets engagés affectivement.

Jean-Claude Maurin


[1] Le World Wide Web Consortium (W3C – <http://www.w3.org/>) diffuse les normes de présentation des contenus en ligne, destinées à rendre ceux-ci utilisables par le plus large public possible : usagers déficients sensoriels, personnes qui utilisent un ancien navigateur, qui ont des difficultés de compréhension, de mobilité, d’attention, etc.

[2] Il s’agit de dispositifs à la fois matériels et logiciels qui permettent de traiter des données numériques en format texte pour les convertir en signaux tactiles Braille ou en sons restitués par une synthèse vocale, par exemple.

[3] Au moment où nous débutions en France notre première formation en ligne totalement à distance, nos partenaires du Royaume-Uni avaient déjà formé plus de 1000 participants selon ces modalités, en s’appuyant sur une homologation publique.

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