Le-la formateur-trice 2.0

“Learn real-world skills from anyone, anywhere”. “Acquérir des compétences réelles de n’importe qui, depuis n’importe où ”, telle est la promesse de Skillshare.com, plateforme d’apprentissage communautaire. En passant d’un modèle de production de contenu unidirectionnel et vertical à un modèle « en réseau » où les utilisateurs et les contenus peuvent interagir, le web est de facto devenu un outil formidable d’apprentissage. Oui, mais si tout le monde peut devenir formateur en publiant un « tuto », que reste-t-il aux formateurs spécialistes de la formation en réseau ?

La formation ouverte et à distance (FOAD) a su s’emparer du média internet dans les années 1990 alors que ce nouvel outil se démocratisait. Nous étions dans la première phase des applications web qui furent appelées rétroactivement web 1.0. Internet était orienté sur les contenus. Des individus ou organisations publiaient des textes et des images à l’attention des « internautes ». Les professionnel-le-s de la formation l’ont utilisé pour publier des cours en ligne. Rapidement, le web a évolué vers de nouvelles fonctionnalités d’échanges avec l’apparition de forums et de plateformes. Les utilisateurs-trices pouvaient dorénavant prendre la parole et échanger entre eux. De simples lecteurs, ils devenaient auteurs.  Les premières plateformes de formation pouvaient voir le jour. Les apprenant-e-s y consultaient des ressources pédagogiques et pouvaient échanger entre eux. Puis, dans les années 2000, sont apparus les blogs, les réseaux sociaux et les wikis. Le web est alors rentré dans une nouvelle génération d’applications baptisées web 2.0. Le web 2.0  se caractérise par  deux niveaux de collaboration, d’interaction et d’intelligence : entre utilisateurs-trices qui sont connectés via des réseaux sociaux et collaborent en partageant ou en coéditant des contenus ; entre les contenus qui peuvent être désormais « syndiqués » (publiés automatiquement sur plusieurs sites) et « agrégés » (rassemblés en un même lieu) grâce aux tags et à la folksonomie.

Du web 1.0 au web 2.0, on est donc passés d’un modèle de production de contenu unidirectionnel et vertical à un modèle en réseau et transversal. Transposé à l’apprentissage, on a quitté le modèle de la classe virtuelle où le professeur donnait son cours magistral et mettait à la disposition des apprenant-e-s une bibliothèque, à des ateliers d’apprentissage ouverts, où les apprenant-e-s sont libres d’aller piocher des ressources où ils veulent et collaborent pour construire les contenus. Si les apprenant-e-s recherchent les ressources eux-mêmes et construisent entre eux leurs savoirs, on peut alors s’interroger sur la place du-de la formateur-trice.

Pourtant, dans la conception de la formation en réseau promue par Net-Trainers, le rôle du-de la formateur-trice reste primordial et irremplaçable. Pour cela, nous nous référons à notre propre expérience d’animateurs de la formation en réseau. Depuis 2003 (date de la création de la formation Net-Trainers), nous constatons que beaucoup de notre effort d’accompagnement porte sur l’accès aux capacités à organiser les apprentissages en réseau. Le-la formateur-trice favorise l’apprentissage en travaillant dans la “zone proximale de développement” qui décrit l’espace entre les tâches que l’apprenant-e peut réaliser seul-e et celles qu’il-elle ne peut réaliser qu’avec l’aide d’une personne plus avancée dans ce domaine. La ZPD est donc tout ce que l’apprenant-e peut maîtriser quand une aide appropriée lui est donnée.  Dans cette ZPD, il y a une nécessité de médiation, c’est-à-dire d’intervention humaine plus ou moins intense, outillée et structurée.

Par ailleurs, le-la formateur-trice a un rôle de facilitateur dans les relations sociales sur lesquelles repose le modèle d’apprentissage socio-constructiviste. Ce rôle est essentiel pour le maintien du climat convivial, sans lequel toute collaboration serait inconcevable ou inefficace. Car l’apprentissage collaboratif n’est pas « naturel ». Il n’est possible qu’après une phase de déconstruction des pratiques traditionnelles basées sur la compétition individuelle et individualiste, suivie d’une phase de reconstruction fondée sur les pratiques collectives de co-construction du savoir. Or, tous les apprenants n’ont pas les mêmes facultés à opérer un tel processus.

Le-la formateur-trice joue aussi un rôle important dans le soutient de la motivation des apprenants. Durant leur parcours, les apprenant-e-s traversent divers cycles de motivation / démotivation qui nécessitent parfois l’intervention des formateurs-trice. En faisant référence à leur projet, en éclairant le parcours déjà effectué et les facultés de l’apprenant-e, le-la formateur-trice pourra « réanimer la flamme ».

Par ailleurs, le-la formateur-trice a un rôle d’autorité dans le sens où il engage l’apprenant-e, par exemple par la signature d’un contrat d’apprentissage. Ce contrat pourra préciser les modalités de collaboration de l’apprenant-e avec ses pairs. Il l’engage aussi dans le respect d’un calendrier. L’autorité du-de la formateur-trice ne se limite pas à l’instauration de règles. Elle s’applique aussi à la reconnaissance et la validation des compétences développées, selon un référentiel établi et reconnu.

Enfin, dans un dispositif à taille humaine comme Net-trainers, les formateurs-trices ont aussi un rôle d’assistance technique dans la prise en main et l’utilisation des nouvelles technologies de l’information et de communication (NTIC).

On le voit, le-la formateur-trice web 2.0 assure plusieurs fonctions. Une fonction pédagogique en tant qu’expert des contenus et des scenarii pédagogiques ; une fonction d’animation et de facilitation  afin de soutenir les apprenant-e-s dans leur parcours et leurs relations, à la fois d’un point de vue psychologique et social et parfois une fonction d’assistance technologique.

Ainsi, l’évolution des technologies nous démontre s’il l’était nécessaire que, comme l’énonçait Le Boterf (1999) [i] « l’ingénierie est un concept en voie de fabrication. Son évolution est un signe de sa vitalité. Il témoigne de sa capacité à s’adapter à des problématiques et à des contextes nouveaux ».

Karine Affaton


[i] Le Boterf G., « De l’ingénierie de la formation à l’ingénierie des compétences : quelles démarches ? Quels acteurs ? Quelles évolutions ? », Ph. Carré et P. Caspar (dir.), Traité des sciences et des techniques de la formation, Dunod, Paris, 1999.

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